Chronophage (III)
28 novembre 2008
La troisième semaine c’est le feu d’artifice.
Le string devient l’uniforme, tu vas travailler en jupe et tu souris intérieurement des regards que te lancent les officiels en costume à la cantine. Il faut savoir rire de tout, et en ce moment, un rien t’amuse. Comme ce russe qui vient te parler dans l’ascenseur et connaît ton nom alors que tu ne l’as jamais vu. Jusqu’à ce que tu te rendes compte que cette horrible photo qu’ils ont faite le premier jour et un mini-CV ont été placés sur l’Intranet dans la rubrique « nouveaux arrivés ». Ahum.
Chez toi, c’est pareil. Tu reprends du poil de la bête et profites de cette forme retrouvée pour envoyer une lettre d’insultes à ton FAI qui a royalement bâclé son travail et te prive de connexion, tu liquides la paperasse en souffrance, montes des meubles et poses des stores avec pour seule arme un verre de vin. C’est un excellent relaxant, abusons-en.
Quant à Celuiquirâlelàbas… il cherche une autre solution, mais toi tu sais qu’il n’y en a pas. Alors vous vous reverrez sans doute bientôt. Et ce sera sans doute la dernière fois. End of the story (version optimiste).
Et pendant ce temps, le Gentil Séducteur t’envoie de gentils SMS. Il n’est pas le seul. Mais ça, à la rigueur c’est secondaire, tu sais très bien te débrouiller seule et ton coffre à jouets n’a jamais été aussi bien achalandé, laissons donc venir. Le HTG* semble être la dernière tendance parmi les copines, tu ne vois pas pourquoi, pour une fois, tu ne jouerais pas les fashion victims.
La troisième semaine c’est l’euphorie, tu touches du doigt ton fantasme ultime : l’autarcie. Les autres sont là, dehors, fort bien. Tu sors te mêler à la foule lorsque tu en as envie et selon tes règles, mais tu n’as besoin de rien ni de personne. Tu te blases sans doute un peu beaucoup, tout cela t’apparaît un peu trop souvent comme une vaste farce et tu as parfois vraiment l’impression d’être la petite fille qui se cherche de nouveaux jouets parce qu’elle a cassé/parce qu’elle s’est lassée de tous les autres. Qu’importe ? Qu’importe. Notre vaste monde est un gigantesque supermarché, après tout.
Jusqu’à vendredi soir.
Vendredi soir ton téléphone sonne et ta mère t’annonce la mauvaise nouvelle à laquelle tu te préparais depuis trois semaines. Mais bizarrement, à force d’y penser tu avais oublié. Et là, patatras, ton bel édifice se casse la figure et tout est à recommencer. Ou peut-être pas. Mais tout est repoussé, en tout cas.
À suivre…
* HTG : Hard To Get (difficile à avoir, comprenne qui pourra)
Chronophage (II)
26 novembre 2008
Premier volet ici.
La deuxième semaine, c’est le grand relâchement, mâtiné d’un soupçon de Bérézina. Les cartons sont vidés, l’appartement prend forme, le job est maîtrisé et tu pourrais déjà y être depuis cinq ans, tu ne verrais pas de différence. Non vraiment, tout va bien dans le meilleur des mondes.
Sauf que. Sauf que toute à tes cartons, ta nouvelle vie, le reste, tu avais oublié les autres, ceux qui vivent ailleurs et se rappellent alors cruellement à toi. Le grand-père se laisse mourir, la grand-mère ne veut pas être en reste et est également hospitalisée, Celui qui est resté là-bas tout seul dans le froid tombe malade et geint au téléphone à longueur de journée, et toi tu te retrouves au milieu de tout cela, avec toute la fatigue accumulée.
Alors tu craques et tu t’effondres, forcément. Parce que tu es humaine, parce que tu n’es pas si forte, parce que tu t’en demandes trop, sans doute.
Mais les larmes c’est bien joli, et ça vide, ça fatigue et ça soulage, mais 48 heures plus tard tu en as plus que marre. Alors tu finis par te distribuer quelques baffes mentales et par prendre de jolies résolutions.
Tu retrouves le chemin du marché, tu achètes des légumes, tu cuisines.
Tu quittes le noir et sors les décolletés, et accessoirement, tu retrouves le sourire.
Tu trouves un coiffeur pour discipliner la tignasse qui te sert de chevelure. Court toujours mon amour, on ne touche pas aux classiques.
Tu ranges les fringues, les chaussures et les papiers que tu as éparpillés dans tout l’appartement et tu envisages l’idée de rappeler le Gentil Séducteur.
Au passage tu te fais offrir des minutes de connexion Internet par le responsable du cyber d’en bas. Il n’y a pas de petit profit : pour cent balles t’as plus rien mais pour un sourire tu as parfois beaucoup.
Et tu annules ce déplacement à Paris qui, au final, t’apparaît plus comme une corvée qu’autre chose, surtout que tu sais très bien ce qui se passera si tu te retrouves face à Celui qui est resté là-bas. Et ça, non vraiment, là maintenant tout de suite tu n’en as pas la force.
Lâcheté ? Mais non. Procrastination. Jouer avec les mots à ce point-là tourne à la déformation professionnelle mais qu’importe, pour l’instant trop c’est trop.
À la fin de la deuxième semaine, tu vas mieux et, pleine de jolies résolutions, tu t’élances vers autre chose. Les jérémiades familiales et sentimentales t’atteignent un peu moins, on va dire que tu te protèges et que tu relativises. Peut-être même que tu as un peu tué la gentille qui te gouverne depuis si longtemps. Mais pour combien de temps ?
À suivre…